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Titre : LA MUSIQUE D’UNE VIE
Auteur : Andreï Makine
Nombre de pages : 130
Année : 2002
Éditeur : Seuil
Aperçu :
Le narrateur commence par une analyse sociologique de la frange populaire de la société soviétique, matérialisée par une foule hétéroclite qui attend misérablement un train annoncé avec six heures de retard. Il entend les notes d'une musique imparfaite jouée sur le piano installé à l'étage d'un hall de gare de l’Oural. Dans l'obscurité, il distingue, éclairés par le rai d'une lampe de poche, les doigts qui jouent sur un clavier. Ces doigts n'ont pas la finesse de ceux d'un musicien. Le pianiste s'interrompt par moments. Le narrateur comprend qu'il se reproche ses maladresses et pleure. Avec une grande pudeur, le narrateur (qui s'inclut comme personnage de l'histoire) ne montre pas au pianiste ce qu'il a compris de cet instant intime surpris. Il donne un faux prétexte à sa présence. Les deux hommes voyageront ensemble jusqu'à Moscou. Le trajet sera l'espace temporel où s'intégrera le long et poignant flash back au cœur du roman, énonçant les péripéties de la vie d’Alexeï Berg.
A la veille de donner son premier concert, le jeune virtuose est dissuadé par un voisin de rentrer chez ses parents. De l'immeuble d’en face, il ne voit rien d'inquiétant. Soudain il aperçoit une silhouette en uniforme dans l'appartement. Un officier scrute le bas de l'immeuble. Débute alors la longue fuite éperdue du jeune homme. Il prendra l'identité d'un soldat mort et combattra à la place de celui-ci. Deux fois blessé, il deviendra chauffeur d'un général dont il sauvera la vie. Avec Stella, la fille de ce dernier, naîtra une idylle platonique. La jeune femme se met en tête de lui apprendre le piano. Il feint l'ignorance et la maladresse. Lors des fiançailles de Stella avec un autre, le soldat est convaincu de quitter l’endroit où il se repose pour venir montrer aux invités son début d'apprentissage de l'instrument. Les discrètes moqueries et rires sous cape cessent soudain quand, n'en pouvant plus, l'artiste libère la musique. Il est découvert et partira pour dix ans en détention dans un camp. C'est au retour de celui-ci que le protagoniste rencontrera le narrateur. Le narrateur revient dans le récit à l’arrivée du train. L'émotion est à son comble à la dernière phrase du roman, qui est un chef d'œuvre.
Ce que je pense de l’intrigue :
L’élément déclencheur intervient page 35. Alexeï Berg a vu son nom sur une affiche. De la narration au « je » et « nous », on passe au « il » Le narrateur s’est soustrait du récit.
Commence alors un long flash back, jusqu’à la page 122, qui constitue le cœur de l’histoire. Pivot 1 : la vue du représentant de l’ordre stalinien, aperçu dans l’appartement. Pivot 2 : réfugié chez les parents de sa petite amie de l’époque, il s’enfuit par une fenêtre, comprenant que le père est allé le dénoncer. Pivot 3 : un oncle le cache dans un réduit secret. Pivot 4 : il prend l’identité d’un soldat mort, pour échapper à la purge stalinienne. Pivot 5 : il ramasse un fusil et imite les soldats pour intégrer leur unité combattante. Pivot 6 : blessé, il reçoit l’ordre de prendre un congé. Pivot 7 : il remplace le chauffeur du général Gravilov. Pivot 8 : résidant désormais à Moscou, sa nouvelle identité l’empêche de rechercher ses parents, vraisemblablement déportés. Pivot 9 : le général lui parle de dénonciation à son encontre, sans insister. Pivot 10 et climax : il redevient musicien l’espace d’un instant qui vaudra sa perte. Fin du flash back.
Dénouement et chute. Le narrateur revient dans le récit. Ils arrivent à Moscou. Alexeï raconte, dans le bruit confus des trains à la gare, qu’il a reçu pendant son exil des nouvelles de Stella qui a été quittée par son mari, qui depuis est morte, et qu’il a un peu aidé financièrement via un intermédiaire. L’histoire se termine par une invitation au concert d’un jeune pianiste adressée par Alexeï au narrateur. Ils sont installés au fond de la salle. Quand le narrateur se tourne vers Alexeï pour commenter l’arrivée du concertiste, une surprise attend le lecteur.
La succession des épisodes où le danger est toujours présent maintien à très haut l’intensité de l’intérêt dramatique. Celui-ci ne suit donc pas une courbe croissante.
Ce que je pense du ou des protagonistes :
Alexei est un écorché vif, doué d’hypersensibilité. Son accoutumance à l’horreur des champs de bataille n’entame pas cette caractéristique. Il ne devient pas blindé émotionnellement, mais atteint d’une sidération qui lui évite d’être submergé. Avec Stella, il est apparaît plutôt « fleur bleue », ou simplement respectueux de l’innocence de la jeune fille. Nous le découvrons particulièrement résistant aux épreuves. Son objectif, au jour le jour, est la survie. Son besoin fondamental peut s’analyser en un immense désir d’absolu. L’auteur exprime, à travers ce protagoniste, une colère ou plutôt une rage envers le régime stalinien.
Ce que je pense du style littéraire :
La sobriété des descriptions donne de la puissance au ressenti qu’elles suscitent chez le lecteur. Les scènes vécues à la gare, au début du roman, mettent en évidence des bribes d’instants où la vie révèle l’humanité de quelques personnes, bien supérieure à l’effroi suintant de ce monde de zombies. Ces petites exceptions sont les fleurs qui poussent à travers l’asphalte.
Le personnage d’Alexeï est révélé par le procédé show don’t tell, utilisé avec talent.
